24- Lera Auerbach, Empreintes, Oies du Canada

Il y a quelques jours est arrivée une jeune femme née en Sibérie, vers les 35 ans, musicienne. L'air de rien, si, l'air russe: Lera Auerbach

Et j'apprends par Pamela et Liz (qui sait tout de chacun de nous) qu'elle est  une pianiste mondialement connue et que ses oeuvres sont jouées partout.

"Valeria Averbakh est célèbre dans tout le monde civilisé (mais, hélas, pas en Russie) en tant que Lera Auerbach. C’est parfaitement compréhensible. Originaire de Tcheliabinsk (dans l’Oural) et pianiste prodige, elle effectuait une tournée à New York à 17 ans en été 1991. Et elle a décidé de rester aux Etats-Unis. Ainsi, Lera n’est jamais devenue Valeria, et le diminutif de son prénom lui a "collé" à la peau pour toujours. Aujourd’hui, Lera Auerbach est "l’un des compositeurs contemporains les plus prometteurs" (extrait de The New York Times). Ses œuvres ont été interprétées par des musiciens russes de renom: par exemple, le violoniste Gidon Kremer et son orchestre Kremerata Baltica. La majeure partie de son répertoire pour piano inclut les romantiques allemands et les classiques russes du XIXe siècle, et dans son art de la composition elle semble être influencée par la tradition de Sergueï Rachmaninov et d’Alfred Schnittke, qu’elle ne cache pas même dans les titres de certaines de ses œuvres. L’une de ses compositions les plus connues, le Sogno di Stabat Mater, est une sorte de dialogue avec l’original Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse... Dmitri BabitchVenue ici se reposer (?) entre concerts et création.

15h, retour au Rio Grande par le sud. A un moment une sorte de rivière glacée, avec des pas, traces légèrement translucides. Je descends sur les bords enneigés. Au-delà des saules rouges je vois l'eau vive là où arrive ma rivière glacée. En baissant les yeux pour passer de la terre à la glace les traces de 2 pieds pas tout à fait des pieds sont là à mes pieds, bien étranges avec leur 10cm de long.

Des pattes arrières de lièvre ou d'un petit humain pas fini?Des saules rouges ou du Pacifique ?Des oies canadiennes ces canards en noir et blanc?Des peupliers ces grands arbres dorés?Je ne sais pas.

Je ne me suis jamais précisément intéressée ni aux animaux ni aux fleurs ni aux arbres, non mon penchant (comme on disait précieusement dans les siècles précédents) pour la nature semble élémentaire, un goût pour le paysage du très proche au très lointain, contempler le détail de l'eau, voir la forêt à hauteur d'enfant ou des vastes paysages sans âge à travers l'infime trou percé dans une boîte en bois. Un espace et un temps sans date ni repère, une sorte de fil ininterrompu entre le passé qui m'habite sans cesse et la conscience que j'ai de moi au présent; Près des rivières, des roches je perds cette auto-conscience qui me poursuit et me gêne. Elle se dissout enfin dans un sentiment très fort d'appartenance à ce monde sans questionnement existentiel. Il est. Point barre.

J'y vis avec le plaisir sans borne de la contemplation solitaire. Pas de contradicteur, pas de doute. La souveraineté de suivre son propre rythme même s'il est à contretemps des autres. Ça ne se voit pas, et même si ça se voyait, on s'en fout. Je suis bien.

24- Lera Auerbach, Footprints, Canadian Geese

A few days ago a young woman arrived, born in Siberia, around 35, musician, pianist, and composer. Quite unremarkable in bearing, in spite of looking decidely Russian, it turns out, as I discovered through Pamela and Liz (who can find out everything about every one of us, thanks to Google), that she is known worldwide and that her works are performed everywhere. Her name is Lera Auerbach

"Russian-American composer and concert pianist Lera Auerbach is one of today’s most sought after and exciting creative voices. Auerbach’s intelligent and emotional style has connected her to audiences around the world and her work is championed by today’s leading performers, conductors, choreographers, choirs and opera houses.Auerbach was raised in the Russian city of Chelyabinsk on the border of Siberia. She graduated with bachelor’s and master’s degree in composition from the Juilliard School and a post-graduate degree in piano from Hanover University. Her work is published exclusively by the Internationale Musikverlage Hans Sikorski. Her music is available on Deutsche Grammophon, Nonesuch, BIS, Cedille and other labels." She came here to rest between concerts and composing, and she is very nice.

3:00, I head towards the Rio Grande from the south. At one point a branch of the river is frozen, footprints, slightly translucent traces. I descend to the snow covered edge. Beyond the red willows, I can see the Rio Grande running fast. Looking down right below me, the traces of two feet, quite strange, 10 cm long, are they footprints of the hind legs of a hare or of a short uncomplete human?The Pacific or red willow? Canadian geese or black and white ducks? Poplars, these tall golden trees? I don’t know.

My penchant for Nature seems elemental, without a desire for scholarly knowledge, a taste for landscape, either very close or very distant, to contemplate the details of water, to see the forest from the height of a child or the vast, ageless landscapes through a tiny hole in a wooden box. A space and a time without landmark or date, a kind of uninterrupted line between the past which lives within me and the consciousness that I have of myself in the present.Near rivers, near rocks, I lose the self-consciousness that pursues and bothers me. At last it dissolves in a very strong feeling of belonging to this world without existential questioning. I'm real. Full stop.There I live with an infinite pleasure of solitary contemplation.No one to contradict me, no doubts. The unlimited freedom to follow my own rhythm even if I'm off beat. It doesn't show and even if it did, who cares? I feel well.

23- The Rio Grande Seen Up Close, the Red Willows

While these landscapes are not the ones I prefer in the south west, I understand the people who have come to live in Taos. Here there are huge resource inequalities, a diversity of people who have mixed despite the massacres, but they all share a strong attachment to the place where they have chosen to live and a feeling of belonging in this landscape. It is a little like Pierrefeu.The tribal signs you spoke to me about, Jacqueline, it is going to be something else. Yesterday, Michael told me that if I wanted to photograph Taos Pueblo, I should tell him because he has some friends there, some Pueblo Indians are part of the board of the Foundation.Taos Pueblo is Indian Territory, the land around belongs to them and is sacred, therefore closed to us. This is what happened yesterday at the end of Las Cruces Road (though it starts near the plaza, the historic center of Taos) when I found myself facing a no trespassing sign, complete with the usual barbed wire.During the 1950s the Indians were part of the village. They do not come much any more. They tend to pass by. On the other hand, the outskirts where I have driven on certain late afternoons, is where they live. Stark beauty. Houses scattered on the ground. One might say temporary or waiting for something more permanent. Limited means, sometimes horses in huge fields, some cows, wood piles, and at the same time from their windows the most beautiful views, stretching to infinity. Far in the distance, pure lines of the mountains under an immense sky.When I leave the car to just look or take a photograph, as the night falls, a blue haze of smoke, that almost erases scrap iron and other recycled material and the carcasses of the cars flattened in the snow, gives off a familiar smell of pine, juniper or cedar. Yes, it reminds me of all the pine and oak smoke of our childhood fires.

This afternoon I go with Carolyn towards the gorges of the Rio Grande that we cross over on that very high bridge that shakes when a truck passes.

On the map I had seen a road across the river, quite straight at first with no view over the river, only a dark line along the mesa flat surface revealing the sides of a deep gorge.Suddenly the road descends steeply, asphalt becomes dirt. After a few curves, we find ourselves near the river.From below we are surprised, it is not as narrow as perceived from above. We continue on a fair distance, the sun level with the high cliffs, we stop near a bridge, I walk a little, we take the car again, we explore the surroundings, this is the beginning of my scouting out locations for my “Rivieres” project, finally. It is splendid and tranquil, many birds.The sun has disappeared, we return by the main road which joins Taos from the south.Pass with care. 

23- Le Goût de Taos, Le Rio Grande vu de près, les Saules Rouges

Alors que les paysages d'ici ne sont pas ceux que je préfère du sud ouest, je comprends les gens qui sont venus habiter à Taos. Malgré les soûlos (tiens aucune idée de l'orthographe de ce mot), les énormes écarts de ressource, grâce à la diversité des peuples qui se sont mélangés ici après les massacres, quelque chose lie les gens. Il y a un goût très fort pour le pays qu'ils habitent et le sentiment d'appartenance à ce pays est tangible.

Les signes tribaux dont tu me parles Jacqueline, ça va être autre chose. Du temps beaucoup de temps pour faire connaissance, rencontrer. Je ne sais pas provoquer, juste attendre le hasard, regarder.Hier, il y a eu le signe tribal négatif. Taos faisant partie du territoire indien, ce qu'ils considèrent comme terre sacrée, est fermé. C'est comme ça que je me suis retrouvée au bout de la rue Las Cruces (qui commence presque sur la Plaza, centre historique de Taos) face à  "no trespassing", et ses habituels barbelés.Dans les années cinquante les Indiens faisaient partie de la ville. Ils n'y viennent plus beaucoup, y sont de passage, on dirait, même si en fait très peu d'entre eux  habitent l'ancien village, Taos Pueblo.Ils habitent souvent les banlieues où j'ai roulé certaines fins d'après midi. Très rude beauté: maisons posées sur le sol, on dirait provisoires ou en attente d'un ailleurs plus définitif, moyens limités, quelquefois des chevaux dans les immenses champs, des vaches, des tas de bois qui ont l'air home made, et en même temps à leur fenêtre les plus belles vues, à l'infini, au loin pures lignes montagneuses sous des ciels immenses. Quand je sors de la voiture pour juste regarder ou photographier, que le soir avance, il y a la brume bleutée et odorante des fumées qui efface presque les carcasses des voitures aplaties dans la neige, les ferrailles et autres récupérations. Odeur de pin, du genévrier ou du cèdre que j'emporte jusqu'à "ma maison" comme disent les enfants, oui ça me rappelle toutes mes fumées de pin ou de chêne de nos feux d'enfance!

Aujourd'hui, je pars avec Carolyn, vers les gorges du Rio Grande que nous traversons par le fameux très haut pont qui tremble fort quand un camion passe.

Sur la carte, j'ai vu une route de l'autre côté de la rivière, d'abord toute droite et sans aucune vue sur l'eau, juste les bords de la profonde entaille qui inscrivent une longue ligne sombre à la surface si plate de la mesa.Soudain ça descend sec, la terre remplace l'asphalte. En quelques tournants nous nous retrouvons au fond des gorges.D'en bas on est surpris par l'ampleur de la vue.  L'étroitesse qu'on perçoit d'en haut a disparu. Nous continuons. Assez loin un pont avec le soleil à ras des hautes falaises, nous nous arrêtons, je me promène un peu, on reprend la voiture. Nouvel arrêt, pour moi un début de repérage, enfin. C'est splendide et tranquille. Plein d'oiseaux.Le soleil a disparu derrière, nous remontons par la grande route qui rejoint Taos par le sud, soleil à nouveau. Pass with care. 

21- Melody Gardot, 0ld State road 570, Dead End, Rio Pueblo

Il neige.Pamela, la peintre canadienne m'a emailé hier soir pour me dire qu'elle passerait ce matin. La poste s'est trompé et un paquet pour moi est arrivé chez elle. Je lui offre un thé.Elle m'avait déjà dit qu'elle allait d'abord explorer, regarder, se balader à bicyclette. "Par exemple me raconte-t-elle, tous les soirs je vais au même endroit, dans la rue Kit Carson là où elle se perd dans la nature et pendant 20mn, je regarde le soleil se coucher. En l'occurence à cause des montagnes, il monte plutôt, il disparaît d'abord des champs puis des arbres et finit par cette ligne dorée jaune rouge pâle à la limite des crêtes..." Elle se servira de tout ça pour peindre, bientôt. Elle lit beaucoup, dont l'histoire de l'Espagne parce que me dit-elle:- "ils ont envahi le Nouveau Mexique, et ça m'intéresse de comprendre comment ça s'est fait ici."Je lui parle des récits de Las Casas que cite Howard Zinn dans son histoire américaine, puis évidemment on en vient aux "natives", on parle du Cantique de la Plaine de Nancy Huston (Canadienne elle aussi) et de Dalva de Jim Harrisson.A 14h, George arrive pour sa conversation française avec un article en Français sur Melody Gardot dont il vient de découvrir les chansons et qu'il adore. Le temps de le lire, de le comprendre plus les quelques dérives sur des expressions comme: "j'en ai mare", ou "je n'y arrive pas", et l'histoire du "ferme ta bouche": c'est en effet la 3ème personne depuis que je suis ici qui me cite le livre de classe dans lequel il y a comme traduction de "shut up" "ferme ta bouche". je lui explique que personne n'utilise cette phrase en France sauf en face d'un enfant qui parle la bouche pleine. On parle ensuite en Anglais et en Français (l'heure est finie) d'American Beauty qu'il vient de revoir sur son ordinateur. Malgré le temps maussade, je pars dans mes alentours de Taos, explorant chaque fois un peu plus. Aujourd'hui, je prends à droite puis à gauche et me retrouve dans un paysage visible à l'infini vers le sud, avec les montagnes au loin, les buissons noirs sur la neige les maisons indiennes qui ont l'air d'avoir été apportées et posées là avec le fouillis autour plus ou moins développé, quelquefois un ou deux chevaux, la vieille voiture familière... La route devient piste et débouche après quelques miles sur "old state road 570", me dit le panneau, je prends à droite.La route devient piste et débouche après quelques miles sur "old state road 570" que je prends à droite. Brutalement plus de route. Des gros rochers la ferment.Je suis là depuis un quart d'heure à regarder, à photographier le rien, dans un froid assez glacé d'après midi sans soleil.Absolument solitaire, croyais-je, lorsque je vois apparaître des silhouettes improbables (à se frotter les yeux pour être sûr): Une femme avec 6 chiens et un chapeau de cow boy sur queue de cheval, approche, venue de loin très loin. Une voiture tout aussi improbable arrive par la même route que moi et s'engage sur la piste où elle avance. La femme leur adresse un signe de bonjour. Les chiens courent devant elle.- "C'est quoi là cette immense faille qui se perd au loin" je lui crie.- "Dead end", elle me répond croyant probablement que je lui demande des nouvelles de la route.Il y avait le vent et nous n'étions pas tout près. Je m'étais dit parlons lui avant que les chiens, qui me font toujours peur, me sautent dessus. Mais les chiens, parfaitement bien élevés, pas du tout ni excités ni agressifs lui obéissent. Je repose ma question dans une proximité augmentée par l'immensité nue autour de nous. Elle m'explique que cette faille continue sur des miles et que le Rio Pueblo qu'on ne voit pas d'où on est, se jette là-bas, elle me montre le nord ouest, dans le Rio Grande.- "On peut y aller", je demande ?- "Sans voiture oui, mais c'est loin."- "Combien ?"- "Une heure et demi, vous descendez, là, dans la continuité de la route il y a une piste qui longe la rivière jusqu'au Rio Grande."- "Ah ben j'essaierai quand il fera meilleur."Salutations usuelles, elle reprend sa voiture moi la mienne, bien au chaud. Retour par l'ancienne 570 jusqu'à sa rencontre avec la highway qui va d'Espanola à Taos. Terrain connu. Les phares s'allument, je passe devant l'église de Ranchos de Taos et par la route du côté que j'aime bien jusqu'à chez moi. 

21– Melody Gardot, Old State Road 570, Dead End, Rio Pueblo

It’s snowing.Pamela is here, with a package for me which had been delivered to her by mistake. We drink tea. She speaks about her painting.- “Before beginning to paint I go on bike rides or hiking, having a look around and picking up leaves, tree barks, stones… For example, here in Taos every evening I go to the same place along Kit Carson Road where I lose myself in nature and for 20 minutes I watch the sun setting. There, because of the mountains, the darkness rises; it disappears first from the fields, then the trees and finishes with a pale, golden yellow red line along the edge of the peaks.She reads a lot of history of Spain because as she tells me, they invaded New Mexico and she is interested in how it happened here.I tell her about Las Casas stories, cited by Howard Zinn in his American history. Then naturally we come to "natives". We talk about Plainsong by Nancy Huston (she is also Canadian), Dalva by Jim Harrison and the Border Trilogy by Cormac MC Carthy (the story takes place in New Mexico, he lives here).She will use all this for her painting.At 2:00 George arrives for his French conversation with an article in French about Melody Gardot whose songs he has discovered and adores. We take time to read it, to understand it plus a few digressions about expressions such as “j’en ai mare” (“I am fed up”) and “je n’y arrive pas” (I can’t) and the story of “shut your mouth.” He is, in fact, the third person since I have been here quoting me from a textbook in which there is a translation of “shut up” as “ferme ta bouche.” I explain that no one uses that phrase in French except to a child who is speaking with a full mouth. Then we speak in English and French (the hour is up) about American Beauty that he has just seen.Despite the gloomy weather, I go out into the area surrounding Taos and explore a little more each time. Today, I take a right and then a left and find myself in a landscape with endless views towards the south, with mountains in the distance, black bushes on the snow, Indian houses which seem to have been brought and placed there complete with clutter expanding all around, sometimes one or two horses, an old car. The road becomes a trail and emerges after several miles onto “old State Road 570” which I take to the right.Suddenly no more road. Boulders block the way. I stay for a quarter of an hour to watch, to photograph the nothingness, an icy cold afternoon without sun.Absolutely alone, I think, until I see improbable silhouettes appear (rub my eyes to be sure): a woman with six dogs and a cowboy hat over her ponytail, approaches, coming from far, far away. A car, equally improbable, arrives by the same route as I and heads down the track she is coming along. The woman waves to them. The dogs run ahead.– "What is the immense fault way off in the distance?" I call to her.– "Dead end", she answers, probably thinking that I am asking her about news of the road.There was wind and we were not close. I had thought: let's talk to her so that she holds back the dogs as I was afraid that they would jump on me. The dogs, perfectly well behaved, not at all aggressive or excited, obeyed her. I ask her again in a proximity augmented by the immense scale of the stark landscape around us. She explained that the fault continues for miles and the Rio Pueblo which we cannot see flows through it into the Rio Grande over there, and she points to the northwest.– "Can one go there?" I ask.– "On foot, yes, but it's quite far."– "How far?" "An hour and a half. You go down the road, and then take a path that runs along the river to the Rio Grande."– "Ah well, I will try when the weather gets better."Usual farewells.I take the old 570 to its junction with the highway that goes from Espanola to Taos. Familiar territory. The headlights come on, I pass the church in Ranchos de Taos, and take the side road that I like to come home along.