Ligne de grève

Comme le ressac se retirant revenant, ma vie action inaction, prise de vue chambre noire, marche immobilité. Solitude, silence vous êtes la ligne de grève où se rencontrent les dunes et l’océan vous êtes mon sang qui bat, ligne où ma vie s’accomplit se coagule, ligne qui définit sépare limite les éléments au moment même où ils se mêlent. Encore cette infinie contradiction qui est ce qui nous assure le mieux que la mort se tient coite en réserve, figure nécessaire au déroulement créatif de nos jours.

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Il y a 5 ans, Catherine

Nous avons cueilli et mangé les framboises de ton jardin et dans la cuisine nous avons senti leur odeur lorsqu’elles cuisaient, et la verveine au soleil de septembre sentait si fort dans la cour de ta maison, qu’on l’a bue le soir.

automne

Les hommes de ta vie ont refait la façade et la vie continue. Les fleurs poussent encore et les arbres rougissent avec l’automne, il y a le parfum des pommes, les poires finissent de mûrir.

Maintenant toi, tu n’es plus là, et tout continue pourtant autour. Nous vivons, nous regardons les photos de nos enfances à nous les sœurs, celle de tes fils et des cousins, nos enfants. Nous voyons tes yeux se plisser et entendons alors ton rire formidable, ta gaieté quand on se retrouvait tous, la famille, les amis. Nous nous souvenons de ton goût pour la fête que tu partageais avec Bob. On se rappellera longtemps la fête de tes 40 ans, à Kersey, tes déguisements insensés, tes fous rires qui remplissaient la maison, tes danses jusqu’au bout de la nuit. Les plus grosses bêtises c’est toi qui les faisais, qu’est-ce qu’on a rigolé toutes ensemble à Montigny.

Aujourd’hui, nous qui étions les 5 soeurs, qui formions sans le savoir une sorte de tout organique,
là, tout d’un coup, nous le savons jusqu’au fond de nous mêmes, tu nous manques comme nous manquerait une partie constituante de nos vies : un bras, un cœur, un œil, un bout de mémoire…
Nous avons changé. L’absence de l’une d’entre nous a changé le monde. Ce n’est pas le vide puisque la vie continue, c’est juste différent.

Quand on pensera à toi, on ne pourra plus t’appeler et de toute façon il n’y aura pas de réponse. On va vivre avec toi dans la tête mais sans pouvoir te toucher, il n’y a plus la chaleur des corps. Comme un désert mais froid.

On va continuer pourtant, comme les arbres et les plantes. Le sourire incroyable de tes fils dans les photos que tu as faites d’eux, la tendresse de toi et John sur le banc de la maison il y a si peu de temps, l’odeur soudaine d’une rose, le mauve splendide d’un iris au printemps, et la vie reprendra.

Coeur

De notre entre deux eaux avec jours froids et oliviers argentés, ciel qui se fond dans la blancheur de la mer là-bas, derrière les collines, je vous salue. Pour vous répondre oui ! je crois que les hommes et les femmes peuvent se trouver une planète d’entente, aussi lumineuse et attentive que celle que nous savons partager en amitié.

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Infinie patience et affection qui semblent de temps en temps manquer en amour, aveuglement qui laisse amoindris, mesquins, déchirés et déchirants et empêche de dire juste ce qu’il faudrait pour faire renaître le bonheur enfantin d’être deux. Mais les phénix renaissent de leurs cendres, et les amours aussi il nous dit Jacques Brel.

Litterreuse je veux être plus que littéraire. Utopie bêtement plutôt que pas du tout. Résistance face au monde froid et partant un peu en lambeaux.
Le nôtre bien sûr, celui de notre âge, où les illusions laissent place à un face à face. Nous sommes nus, les masques tombent. J’aime en même temps.

Malgré les blessures qui nous éloignent des êtres les plus intimes, les plus proches et les plus chers, je voudrais que nous sachions mieux nous aimer. « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui... » un savoir pareil à celui des sages, des agissants, des avançants et qu’ainsi l’âge, plus qu’un naufrage, devienne une navigation avisée et lucide, sur une mer variable comme la météo mais fondamentalement semblable à nos vies : rien ne s’arrête jamais. Mouvance malicieuse, tranquille, dangereuse, désirante, infiniment vivante si on peut dire. Car comment dire autrement ?

Appartenance au Monde

Mon penchant pour la nature semble élémentaire, sans désir de connaissance savante, un goût pour le paysage du très proche au très lointain, pour contempler le détail de l'eau, voir la forêt à hauteur d'enfant ou des vastes paysages sans âge à travers l'infime trou percé dans une boîte en bois. Un espace et un temps sans date ni repère, une sorte de fil ininterrompu entre le passé qui m'habite sans cesse et la conscience que j'ai de moi au présent.

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Près des rivières, des roches je perds cette auto-conscience qui me poursuit et me gêne. Elle se dissout enfin dans un sentiment très fort d'appartenance à ce monde sans questionnement existentiel. Il est. Point barre.

J'y vis avec le plaisir sans borne de la contemplation solitaire. Pas de contradicteur, pas de doute. La souveraineté de suivre son propre rythme même s'il est à contretemps des autres. Ça ne se voit pas, et même si ça se voyait, on s'en fout. Je suis bien.

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Lait étincelant

Lumière laiteuse. Pensées remontent. Innombrables bouts de souvenirs. Je remonte jusqu'à la chambre du 6 ème. Seule. Je suis bien, j’aime à la folie la solitude.

Je me réveille. Paix cotonneuse. A la fenêtre la montée du jour là-bas vient de briser le moment précis minuscule du relief qui enfin dessine la montagne. Immense plaisir de cet instant aussitôt dessiné aussitôt effacé.

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