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Lisières du temps

 

Ce qui saisit d’emblée, ici, c’est qu’il n’y a personne. C’est un désert sans l’espace.
C’est l’automne tardif, ou l’hiver. C’est tard ou très tôt. L’absence n’est que l’invisibilité d’une présence énorme.
Il y tous ces passages, l’usure des roches. Ce peut être aussi bien des cheminements de bêtes vers les trous d’eau, des coulées, des restes de périples anciens, des sentiers qui se refermeront dès que la fougère aura fini d’écrire son histoire dentelée, commencée dans les marges, et qui arrive à la pliure de sable.
— Pierre Lieutaghi Lisières du Temps

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il arrive que, pour participer davantage à l’office des feuilles, on s’allonge au pied d’un arbre, on s’abandonne au contre-plongé qui plaît beaucoup aux photographes du déjà vu. C’est peut-être le seul bonheur qu’on partage avec l’épervier : on se laisse monter jusqu’à la fine écume de soleil qui déborde de chaque feuille, dans l’ébullition, là-haut, du plein jour versé sans mesure. C’est facile de suivre la fuite des troncs quand on regarde du pied même de l’arbre et qu’on se penche vers le fond de cette corbeille pleine de lumière. Le premier étonnement vient des mots : est-ce qu’on se penche vers en haut ? est-ce le haut qui se creuse ? Qui s’allonge au pied d’un arbre s’expose à la fragilité du sens, au péril du contresens. Car, en un mot, le monde s’est retourné, le monde tout entier plonge vers la lumière, le noir du monde et nous-même là-dedans comme une escarbille tombent vers le trou blanc de la lumière la plus dense. Il faut fermer les yeux...
— Pierre Lieutaghi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que l'arbre ne cache pas la forêt. Que l'odeur minérale des gorges et des platières ou d'humus des sous-bois, la pénombre éclairée d'en haut, le balancement des feuilles, les écroulements de rochers et l'écoulement des sables nous redisent nos peurs nos rêves d'enfants devenus matière photographique. Et nous parlent de ce qui ne passe pas.

Chemins dégagés ou fermés, passages traversant l'image ou s'y enfonçant, perspective ouvrant sur la netteté de la profondeur de champ ou le flou du temps écoulé, qui racontent une forêt, ici, mélange inséparable de données naturelles et de soins humains.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche d'un soir où soudain, entre chien et loup, les lieux cent fois contemplés se transforment en blocs d'un temps lointain: moment d'avant les mots.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il fut un temps où ce n’était pas la forêt, mais la roche et la glace...

Aux petites heures de février, les creux pleins de pluie durcissent une mince nostalgie de banquise — mais c’est aussi un miroir abandonné par la fée, qui s’est fendu en éclats de refus pour ne plus jamais accueillir d’autre image.
— Pierre Lieutaghi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’homme n’est pas loin. On sait bien qu’on lui doit tous ces passages, qu’il y a trop de clairières pour une vraie sauvagerie, trop de propreté surtout. La forêt sauvage n’admet aucun accès ; ses éclaircies sont des chaos d’arbres tombés, ses pistes des tunnels connus des bêtes seules. La forêt d’ici, tout étrangère qu’elle semble à l’Histoire, en a gagné un ordre flou, un rythme, une allure de civilité qui se ferait peut-être manifeste en couleurs, comme un maquillage peut duper un moment sur l’âge et la santé. Mais voilà : il s’agit de blanc et de noir ; c’est le secret de l’âge qu’on voit, et comment il se relie au réseau des profondeurs, à la vieillesse infinie, et, en même temps, comme la jeune violence reste proche. Une allégresse trop vive pour nos pas nous précède sur les chemins blancs, virevolte dans la lumière, se retourne parfois avant de disparaître. Le plus sûr de nos joies tient à ces dérobades.
— Pierre Lieutaghi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

N’est-ce pas cela que vous savez : la certitude d’un bonheur forcément hors d’atteinte mais connu à ses traces de lumière, certifié par tous les sceaux de feuilles sur le grès, par l’obstination des bouleaux à être blancs, par l’écorce qui brouille les initiales et dilate les cœurs, par l’abandon de toute crainte en ce moment du soir, alors que la forêt se retrouve en la compagnie d’elle-même, jamais seule en sa multiplicité, jamais arrêtée en ses œuvres diffuses. N’est-ce pas cela que vous tenez à nous dire en images : que tout se joue sur ces fils plus fins que fils de la Vierge, tendus de branche à branche, de feuille à feuille, de grain à grain, de jour à nuit et de nuit à jour, en travers des chemins et qu’on casse sans voir dans notre hâte vers des routes, et c’est ça qui fait les frémissements du rien devant nous, où quelquefois, comme une onde moirée aux fibres du bois, se dessine un sourire où s’apaise l’histoire du temps et la peur de plus de temps, et la bouche va le rencontrer, l’accueillir sur ses lèvres, et c’est tout ce qu’on peut espérer de plus fort aux lisières du temps.
— Pierre Lieutaghi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce chaos inorganisé mais organique, plutôt sombre au fond, «prend» forme. Formes dont l'essentiel renvoie au dévoilement.

Fragments successifs, fractures ombreuses et surfaces surexposées,
saisies frontales pour garder trace de l'état primitif de la forêt.

Derrière, devant, ailleurs, entre les arbres, au-delà des rochers, combien de sentiers à parcourir pour attraper la lumière qui vibre là-bas, telle la frayeur qui me sépare de moi-même?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le mouvement est la seule conscience. Le temps est immense. Je le vois partout étalé sur la terre. Je marche au milieudu paysage fabuleux, et c’est dans le temps que je marche. J’escalade des
— Jean Marie Gustave Le Clézio